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La question de la reconnaissance du génocide arménien: un obstacle dans les relations entre la Turquie et l’Europe

Auteur: Luis Ancor Carrascosa Cantizano. Étudiant en Sciences Politiques.

RÉSUMÉ

Le génocide arménien, qui a eu lieu entre avril 1915 et juillet 1916, voir 1923[1], est l’un des quatres génocides reconnus officiellement par la communauté internationale. La reconnaissance de celui-ci a été très peu évoquée au niveau international jusqu’aux années soixante-dix, d’un côté à cause de la réactivation des activités terroristes par des organisations arméniennes et de l’autre, en raison du début des négociations d’adhésion de la Turquie à la Communauté Économique Européenne. Depuis lors, il s’est produit l’entraînement d’un «effet domino», car trente pays ont officialisé leur reconnaissance (parmi lesquels seulement deux sont musulmans) ainsi que plusieurs organisations internationales tels que l’ONU ou le Parlement Européen, ce qui est perçu par la Turquie contemporaine comme une interférence à leurs affaires internes et une menace aux bonnes relations de la Turquie avec l’Occident. Alors, on peut se demander pourquoi la question de la reconnaisance du génocide arménien constitue-t-elle un sujet si tendu pour les relations entre la Turquie et l’Europe.



Tout d’abord, pour comprendre les faits, il faut se situer au XIX siècle, quand le démembrement territorial l’Empire Ottoman a commencé. Pendant cette période et depuis les débuts du siècle, les possessions territoriales à l’ouest comme la Grèce (1830), la Roumanie (1859) la Bulgarie et la Serbe (1870) sont devenues indépendantes, la plupart depuis des longues conflits de sécession. Cela a conduit à l’éclatement d’une guerre avec la Russie (1877-1878), qui a appuyé la libération des peuples slaves de religion chrétienne ortodoxe avec le but de constituer une confédération panslave. De ce fait, et face aux revendications arméniennes d’égalité, d’autonomie ou voir d’indépendance par rapport aux musulmans, appuyés souvent par les démocraties occidentales, cette communauté située à l’est de l’Anatolie est devenue la cible des nationalistes turcs, notamment depuis l’arrivé au pouvoir des «Jeunes Turcs». Des persécutions et des tueries en masse se sont produites depuis la fin du XIX siècle contre les arméniens comme celles des massacres hamidiens (1894-1896) et celles de Cilicie (1909). Lors de la Première Guerre Mondiale la situation est devenue de plus en plus tendue, notamment depuis qu’une section de la Fédération révolutionnaire arménienne est rentré aux combats du côté de la Russie, le principal ennemi de l’Empire Ottoman, et qu’une partie de la population a refusé à obéir l’armée ottomane. En conséquence de cela, le gouvernement ottoman a accusé la communauté arménienne de trahison et d’être une menace pour la sécurité et l’intégrité territoriale de l’empire, ce qui s’a traduit par la mise en place d’un plan visant à exterminer l’ensemble de la population arménienne entre 1915 et 1916, faisant entre 1.2 et 1.5 millions des morts sur une population d’autour de trois millions.

Suite à la fin de la guerre et à l’occupation des territoires de l’empire par la France, le Royaume-Uni et la Grèce, une république arménienne est proclamée et les membres du gouvernement ottoman impliqués dans le génocide ont été jugés et condamnés. Cependant, suite à l’établissement de la nouvelle République de Turquie, accordé entre Mustafa Kemal (lui-même membre de la branche réformiste des Jeunes Trucs) et les puissances victorieuses, le nouveau régime n’a pas été accepté d’être tenu responsable d’un crime commis sous l’empire, même si la persécution des arméniens a continué pendant la guerre d’indépendance turque entre 1920 et 1923.

Depuis lors, la République de Turquie a défendu ce même argument face aux demandes de reconnaissance de la part des associations des victimes, de la diaspora et des États tiers, ce qui a posé un obstacle à ce pays au moment de rejoindre la Communauté Économique Européenne. En effet, le 18 juin 1987, deux mois après la présentation de la demande d’adhésion de la Turquie à celle-ci, le Parlement Européen a publié un rapport intitulé «résolution sur une solution politique de la question arménienne», dans lequel il a reconnu officielement le génocide et a fait appel à une résolution pacifique du conflit, étant suivi par quinze États membres de l’UE jusqu’à présent. Malgré quelques avancées pendant les années quatre vingt et quatre vingt-dix, pendant le gouvernement de Turgut Özal, qui a encouragé la reconnaissance de la nouvelle République d’Arménie et qui a déclaré vouloir soutenir les recherches internationales des événements de 1915-1916, la position officielle de la Turquie n’a pas changé.

D’après un rapport de l’Institut Français des Relations Internationales [2], malgré que le camp négationniste en Turquie ne représente que le 10% de la population du pays, il compte avec un important soutien de l’armée, du corps diplomatique, des appareils sécuritaires et des services de renseignement, encore fortement attachés à l’héritage nationaliste des Jeunes Turcs et de Mustafa Kemal lui-même. Suite à l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Partie de la Justice et du Développement), la première formation issue de l’islam politique à obtenir la majorité absolue à l’Assamblée nationale, la Turquie, liderée désormais par Tayyib Erdogan, a accéleré dans un prermier temps les réformes concernant l’état de droit, la démocratie, les droits de l’homme et les libertés afin d’obtenir une date pour commencer les négociations d’adhésion qui on finalement débuté à la fin de 2005. Cependant, malgré ces avancées, la question de la reconnaissance arménienne a resté un obstacle majeur pour devenir un acteur légitime vis à vis de l’UE et des citoyens européens. Ainsi, le 28 septembre 2005 le Parlement Européen a augmenté la pression réclamant à la Turquie la reconnaissance du génocide en tant qu’acte préalable pour l’adhésion à l’UE, ce qui a influencé la position des États-membres au sein du Conseil Européen pour s’opposer à celle-ci.

Malgré l’attitude ambiguë de l’AKP et d’Erdogan par rapport à ce sujet dans un premier temps, et suite au refroidissement du processus d’adhésion de la Turquie à l’UE et à la dérive autoritaire du régime turc à partir 2011, la reconnaissance politique du génocide va devenir l’objet d’un affrontement avec l’Occident. Ainsi, le président turc a ouvertement déclaré à plusieur reprises que la reconnaissance du génocide de la part des états tiers est conçue par lui comme «la plus grande insulte» faite contre la nation turque et que ceux qui le font risquent de «perdre un ami».

Deux citoyens arméniens manifestant en faveur de la reconnaissance nationale.
Photo by Simon Forbes on Foter.com / CC BY

Lorsque les relations avec l’Arménie sont devenues de plus en plus tendues à cause de la complexification du conflit du Haut Karabakh, dans lequel la Turquie participe du côté de l’Azerbaïdjan, la question de la reconnaissance est devenue clé dans le déroulement de celui-ci. En effet, nous constatons que les pays qui soutiennent la position négationniste du gouvernement turc, notamment musulmans, supportent l’Azerbaïdjan dans cette guerre, tandis que ceux qui ont reconnu le génocide dans l’actualité, n’ont pas tardé à montrer leur solidarité avec l’Arménie.

En conclusion, malgré quelques avancées à la fin du vingtième siècle, la reconnaissance du génocide arménien de la part de la Turquie semble aujourd’hui plus improbable que jamais. En effet, dans un scénario international de plus en plus réaliste et marqué par le retour des identités religieuses et culturelles, la Turquie d’Erdogan semble vouloir redevenir «l’État phare» de l’islam, comme il l’était à l’époque de l’Empire Ottoman, au détriment de l’alliance avec l’Occident qui s’est forgée depuis les années trente. Ainsi, la question du génocide arménien est devenue une arme politique pour s’éloigner de l’Europe et justifier ses actions vis-à-vis de l’Arménie et du Haut-Karabakh, où elle a des forts intérêts geo-stratégiques.


[1] L’historiographie contemporaine considère que la fin du génocide arménien conclut le 23 juillet 1923 avec la signature du Traité de Lausanne, en raison des massacres qui se sont produites entre 1920 et 1923.

[2] https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2015-3-page-73.htm

13 de enero de 2021

ISSN 2340 – 2482

BIBLIOGRAPHIE

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Bouquet Olivier, « La Turquie et l’Europe : incarnation de l’État et représentation de la société au XXe siècle », Critique internationale, 2006/1 (no 30), p. 25-39. DOI : 10.3917/crii.030.0025. URL : https://www.cairn-int.info/revue-critique-internationale-2006-1-page-25.htm

Claude Mutafian, Le génocide des Arméniens, 90 ans après, CCAF, 2005, «L’avalanche des reconnaissances du génocide ».

Kafyeke Chantal, « L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : enjeux et état du débat », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2006/28 (n° 1933-1934), p. 5-72. DOI: 10.3917/cris.1933.0005. URL: https://www.cairn-int.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2006-28-page-5.htm

Kazancijil, A. (2015). La Turquie face au génocide des Arméniens : de la négation à la reconnaissance ?. URL: https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2015-3-page-73.htm

Huntington, S. P. (1997). Le Choc des civilisations (French Edition). Odile Jacob.

Nohra, F., & Ege, A. (2011). Où va la Turquie : Perspective d’une société politique en mutation.


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