Terrorisme et reconfiguration géopolitique au Sahel

Dr. Diachari Poudiogo. Enseignant-chercheur. Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako.

Pour le meilleur ou pour le pire, le Sahel ne sera plus le même comme le présagent l’actualité brûlante de cette région de l’Afrique de l’Ouest et quelques faits internationaux majeurs[1] le démontrent.

Ces évènements ne devraient pas être perçus comme des faits isolés mais plutôt, un écho aux battements des ailes du papillon de la grande politique internationale, susceptibles de provoquer un ouragan non seulement au Sahel, mais aussi dans toute l’Afrique de l’Ouest. Tout étudiant en relations internationales comprend aisément aujourd’hui (2022), que les frontières géopolitiques du Sahel s’étendent jusqu’en Ukraine et celles de l’Ukraine jusqu’à Bruxelles.

Deux variables majeures attirent l’attention au Sahel : la « victoire » des groupes jihadistes sur les gouvernements faillis[2] d’un côté et, de l’autre, la redéfinition de la géopolitique des grandes puissances (la France, la Russie, les États-Unis d’Amérique et la Chine). Depuis le retrait des troupes américaines de l’Afghanistan en mai 2021 et celui des troupes françaises et européennes du Mali en février 2022, il n’est plus à démontrer que le terrorisme jihadiste[3] ne constitue pas seulement une menace à la paix et à la sécurité internationales mais aussi, un défi géopolitique mondial. 

Dans plusieurs régions du monde[4], les groupes armés jihadistes se présentent comme parrains de la déliquescence des États et des acteurs indirects de la reconfiguration géopolitique comme c’est actuellement le cas au Sahel. 

Devant ces faits, il est permis de s’interroger sur les raisons de l’inquiétude ou de l’intérêt de la France et de ses alliés quant à la présence de la société militaire privée russe Wagner, sur le territoire malien. Dans le même sens, il nous paraît curieux et paradoxal que la Russie qui mène une guerre d’agression contre l’Ukraine soit courtisée et célébrée comme libératrice par certains politiques maliens en treillis.

C’est bien la combinaison de ce questionnement et de cette curiosité qui nous amène à tenter de décrypter ici, les nouveaux enjeux géopolitiques au Sahel, au-delà de la simple logique des petites politiques nationales et des principes communautaires. 

L’international jihad armé et la faillite des États 

Malgré la multitude des publications sur la polémologie, l’évolution des conflits armés continuent à surprendre. Une véritable peau de caméléon, la guerre évolue et prend des formes diverses : asymétrique, dissymétrique, privatisation, jihadisation… Cette évolution est telle que certains extrémistes du droit international humanitaire ont tenté en vain, de ne pas reconnaître le jihad armé (terrorisme) comme un conflit armé. Ce refus de qualifier le terrorisme jihadiste international de conflit armé constitue à son tour, une forme de terrorisme intellectuel pour reprendre une célèbre formule du Professeur Alain Pellet[5]. En effet, l’occupation, l’administration[6] et dans certains cas, la substitution par les groupes armés jihadistes de certains États attestent suffisamment leur organisation en tant que groupes armés et leur capacité militaire. Dans certains cas, les armées régulières sont moins organisées, équipées et aguerries que ces-dits groupes.

Depuis 2009, les organisations jihadistes ont affiché leur intérêt pour le Sahel. À cette date, les renseignements de certains partenaires du Mali alertaient déjà sur l’installation des groupes armés jihadistes au Nord du Mali mais le laxisme du gouvernement du Président Amadou Toumani Touré et « l’amateurisme » de son l’armée à l’époque n’ont pas permis une réponse adaptée. Le Mali sera alors un carrefour d’enlèvement et une « bourse » de négociations de libération d’otages. 

En mars 2012, le Président malien Amadou Toumani Touré est renversé à la suite d’un coup d’État quelques mois seulement avant la fin de son mandat. À son tour, le Président Ibrahim Boubacar Keita est poussé à la « démission »[7] le 25 septembre 2020 dans la vague du soulèvement d’une grande partie de la population et du soutien de l’armée. Le 24 mai 2021, le Président de la transition Bah N’daw a lui aussi été destitué.

 

Dans le voisinage immédiat du Mali, le Burkina-Faso qui était en pleine transition civile a subi le 23 janvier 2022, l’effet domino avec le renversement de son premier Président démocratiquement élu, Roch Marc Christian Kaboré. 

Ces séries de coup d’État obéissent toutes à une même logique : la mal gouvernance accentuée par la pression militaire et politique des groupes armés jihadistes. En soumettant le système politique de ces États à des demandes en boucle (stratégie du manguier) et en l’infiltrant, ces groupes ont réussi à provoquer un « contain stress ».  

À la différence du coup d’État de Noël 2021 en Guinée-Conakry, ceux du Mali et du Burkina Faso sont les conséquences prévisibles de la pression des groupes armés jihadistes sur les pouvoirs politiques notamment sur leurs populations et leurs armées. D’ailleurs, l’incapacité de ces gouvernements à lutter efficacement contre l’insécurité créée par ces derniers a été invoquée à plusieurs reprises pour justifier ou légitimer les putschs au Mali en 2012 et au Burkina Faso en 2022. C’est également l’incapacité des forces internationales à sécuriser ces États qui est invoquée par une partie des populations de ces deux États pour demander le départ des forces françaises.

Cependant, l’exemple malien de 2012 montre que les coups d’État survenus dans ce contexte empirent d’avantage la situation sécuritaire. La junte dirigée par le capitaine Amadou Aya Sanogo à l’époque, incapable de déloger les jihadistes qui ont occupé et administré pendant plusieurs mois les régions de Gao et Tombouctou, s’est discréditée en se livrant à des querelles internes (affaire bérets rouges, bérets verts).

Indépendamment de leurs répercussions positives ou négatives sur le plan national, ces coups d’État entraînent une reconfiguration de la géopolitique mondiale. Dans le quasi-chaos créé par les groupes armés jihadistes, les autorités des États faillis sont naturellement tentées de s’allier à de nouveaux partenaires pour mieux asseoir leur pouvoir ou pour la survie de leur pays (will to power, will to live), comme c’est le cas du Mali et de la Russie. 

En effet, « les hommes aiment à changer de maître dans l’espoir d’améliorer leur sort ; que cette espérance leur met les armes à la main contre le gouvernement actuel ; mais qu’ensuite l’expérience leur fait voir qu’ils se sont trompés et qu’ils n’ont fait qu’empirer leur situation[8]… ».

Dans le même sens, les anciens alliés accepteraient difficilement d’abandonner leur « pré-carré ». Cette situation a pour conséquence, un bouleversement géopolitique non seulement dans ces régions mais aussi dans le reste du monde. 

Les grands enjeux de la reconfiguration géopolitique au Sahel

La Russie est aujourd’hui à l’offensive partout dans le monde (Ukraine, Syrie, Libye, Centrafrique, Mali, Soudan…) le plus souvent à travers ses « mercenaires » dans une logique géoéconomique ; une sorte de « colonialisme économique ». Avec le rapprochement des nouvelles autorités maliennes de Moscou, la France et l’Union Européenne craignent de perdre le Sahel. À ce sujet, le sommet Union Européenne-Union Africaine de 2022 a été l’occasion de jeter les bases d’une reconfiguration de la géopolitique des puissances en Afrique et au Sahel en particulier.

Les partenaires du Sahel reconnaissent et assument désormais que le Sahel est une belle femme courtisée par plusieurs et qu’il est question de savoir séduire et convaincre. Une telle reconfiguration géopolitique constitue une opportunité sans précédent pour les États et les populations du Sahel pourvu que leurs dirigeants soient intelligents. 

Annotations et références :  

[1]. Nous pouvons citer parmi ces faits, le départ des forces françaises et européennes du Mali suivie de la crise diplomatique entre ce pays et la France, les sanctions de la CEDEAO contre le Mali en réponse à la double rupture de l’ordre constitutionnel, les coups d’État en Guinée-Conakry et au Burkina Faso, la présence du groupe Wagner sur le territoire malien, la guerre de la Russie contre l’Ukraine et la création du G4-Afrique.

2. Fund For Peace, Fragile States Index, Annuel Report 2021, p.7.

3. Violence armée découlant d’une interprétation et d’une application radicale de l’Islam notamment du Jihad. 

4. C’est notamment le cas des États suivants : Irak, Afghanistan, Syrie, Mali, Burkina Faso, Niger, Somalie…

5. Alain Pellet, Les fondements juridiques internationaux du droit communautaire, Academy of European Law, Kluwer Law International, Netherlands, 1997, p.203.

6. En 2012, le Nord du Mali (Tombouctou et Gao) a été occupé et administré par les groupes armés jihadistes pendant au moins neuf (9) mois. En Irak, l’Organisation de l’État Islamique au Soleil Levant (DAES) a tenté de se substituer à l’appareil d’État existant.

7. Malgré le silence de certains pseudos constitutionnalistes, il nous paraît utile de placer le terme démission entre guillemets dans la mesure où aucune disposition de la constitution malienne de 1992 ne prévoit la démission du Président.

8. Nicolas Machiavel, Le prince, 1515, p.5.


21 mars 2022


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